Bernard Charlès : l'esprit normalien au service de la révolution industrielle
Connu dans le monde entier pour son leadership et son tempérament visionnaire, Bernard Charlès (promo 1979, mécanique) a bâti pendant quarante ans une trajectoire hors norme au sein de Dassault Systèmes, hissant l’entreprise au sommet de l’industrie mondiale.
« Les gens ne savent pas toujours ce qu’est la mécanique, affirme Bernard Charlès. Pourtant, elle est essentielle : quand on met en équation l’arrivée d’un satellite sur la Lune, on fait de la mécanique générale ! La découvrir à l’ENS Paris-Saclay à travers des théories puissantes, une pédagogie de haute qualité et des exercices pratiques a été un véritable régal », se souvient-il. Certains professeurs l’ont marqué à vie, comme Pierre Bourdet, Pierre Padilla, André Clément, et d’autres. « Ils avaient une exigence absolue de clarté et une sémantique précise. À l'heure de l'IA, cette compétence est plus critique que jamais. Le grand défi des ingénieurs, c’est d'exprimer un problème complexe en termes simples. De ce point de vue, l'ENS Paris-Saclay est unique ». Le normalien appréciait également aussi la confrontation directe avec la pratique dans les laboratoires d’expérimentation, qu’il qualifie de dimension « à l'américaine, que beaucoup d’écoles n'ont pas », selon lui, se remémorant ses samedis passés dans les ateliers à connecter des machines-outils aux ordinateurs. « Nous nous amusions tellement que nous n’avions pas l’impression de travailler. »
Auditionné par un futur Prix Nobel
À l’excellence académique répondent chez lui une curiosité insatiable et une grande aisance intellectuelle. « Je m’amusais à refaire systématiquement les cours. Mes professeurs s’en souviennent encore ». Ses camarades lui empruntent volontiers ses notes, tant il s'applique à retranscrire la structure impeccable de ses mentors. Des années plus tard, lors d'un déjeuner avec Alain Aspect, Bernard Charlès reconnaît le professeur qui avait évalué son oral d'admission à l'École et lui demande s’il se souvient de lui. « Ne comprenant rien à l’exercice, je vous avais proposé trois lectures possibles du problème, et donc trois réponses différentes, lui-dit-il. Vous m’aviez demandé qu’elle était la bonne, et je vous avais répondu que je vous laissais choisir. Vous m’aviez alors gratifié d'étudiant le plus « culotté ». Bernard Charlès en rit encore. « C’est fantastique de se dire que je suis entré à l’ENS grâce à une situation qui aurait pu être un échec total. Cela caractérise mon fonctionnement : être toujours dans l’anticipation et envisager toutes les solutions. »
Changer le monde
Agrégé et docteur en mécanique*, Bernard Charlès poursuit ses recherches à l’Institut Supérieur des Matériaux parrainé par le Professeur André Clément qu’il embauchera plus tard à Dassault Systèmes. Il n’a qu’une idée en tête : créer une start-up pour faciliter les processus industriels grâce au numérique. « Au début des années 1980, les ordinateurs ne servaient qu’à la gestion ou au calcul brut, livrant des suites de chiffres. Avec mon ami Gérard Poisson, notre projet audacieux a été de décréter que l’ordinateur sortirait des formes, des objets et de la cinématique. Cette ambition découlait d’ailleurs directement de l'esprit de l'ENS Paris-Saclay. Voir comment un octet de 0 et de 1 allait générer un usinage était extraordinaire. Nous étions convaincus que nous allions changer le monde. »
En 1983, il intègre le contingent scientifique de la Direction générale de l'armement (DGA). Un peu déstabilisée par ce jeune normalien déterminé à créer sa propre entreprise pour représenter le monde sur des ordinateurs, l’administration l’affecte à une start-up d’une dizaine de personnes : Dassault Systèmes, fondée par Charles Edelstenne peu de temps auparavant. D'abord réticent, Bernard Charlès se laisse convaincre par Catherine Fargeon, « une ingénieure exceptionnelle. » « L'entreprise faisait de l'artisanat logiciel. Moi, je voulais en faire une industrie aux objectifs clairs ». À seulement 29 ans, il en devient directeur technique, obtenant carte blanche pour reformuler la stratégie. Son duo avec Charles Edelstenne est scellé, il dure depuis plus de quarante ans.
Révolutionner l’industrie mondiale sur un écran de 40 centimètres
Devenu directeur général en 1995, la trajectoire de Bernard Charlès se confond avec celle de Dassault Systèmes. « Ma carrière a été guidée par une obsession : utiliser les mathématiques et les technologies pour représenter virtuellement les objets les plus complexes créés par l'homme », confie le dirigeant qui se voit un peu comme un enfant de Léonard de Vinci, capable d'associer la mécanique à l’histoire, la culture et la philosophie.
Dans les années 1990, à 35 ans, il fait le pari fou de concevoir le Boeing 777 entièrement en 3D, sans aucune maquette physique, permettant aux ingénieurs du monde entier de partager une vision commune en temps réel. « C'était le plus grand programme industriel mondial : 15 milliards d'investissements, 8 000 ingénieurs dans 60 pays. Concevoir un avion de 350 tonnes sur un écran de 40 cm a transformé l’industrie, et l'automobile a suivi ». Lors de sa sortie d'usine, l’avion est baptisé Working Together.
En 1996, en duo avec Charles Edelstenne, il convainc Serge Dassault d’introduire l'entreprise au Nasdaq pour accélérer son déploiement international. « Ma conviction a toujours été qu'il fallait d'abord gagner à l'étranger pour s'imposer en France. » Dassault Systèmes devient un géant mondial via l’acquisition de 150 entreprises. « Aujourd'hui, 95 % des avions, 80 % des voitures et 60 % des nouvelles thérapies mondiales sont conçus avec nos logiciels. Plus un avion ne vole sans cela, sauf les vieux coucous », sourit-il.
Bâtir une fiction pour l’humanité
À bientôt 70 ans, Bernard Charlès aspire à soutenir le renouveau industriel européen, qu'il définit comme « une aventure humaine merveilleuse, le choix d'un groupe s'organisant pour offrir des produits indispensables à la société. » Co-auteur avec Pierre Musso du Livre La renaissance de l'industrie, il endosse volontiers aujourd’hui un rôle de passeur, « un peu comme De Niro dans le film The Intern. » Il exhorte les jeunes normaliens à prendre plaisir à leurs études : « pour associer les disciplines qui ne se parlent pas d’ordinaire, vous êtes au bon endroit. L’ENS Paris-Saclay est la seule École qui unit toutes les sciences, les techniques et la pédagogie sans pour autant vous enfermer dans l’enseignement, mais observez la pédagogie de vos professeurs. Le principal défi d’un dirigeant est précisément d'être pédagogue : savoir écouter, formuler un objectif, transmettre un rêve et guider ses équipes. Un dirigeant est, au fond, un professeur qui gère aussi les dysfonctionnements et révèle les talents ».
Aujourd’hui, la passion de Bernard Charlès pour la modélisation trouve un écho direct dans la révolution de l'IA. « Aux étudiants qui s’interrogent sur leur rôle, je dis que l'IA offre un moyen inédit de bâtir une fiction et un récit pour l'humanité, face à des défis pressants comme la santé, l'énergie ou le logement. L'IA n'est qu'une technique, un langage au service de l'imaginaire pour décupler la puissance de l'esprit et l'envie de réaliser une œuvre », conclut-il. Et d’ajouter : « les œuvres de demain naîtront de la co-création, co-opération humain-machines intelligentes ; l’humain doit rester au centre, « l’intuition et le cœur guident la main et le cerveau ».
L'engagement pour la parité
Bernard Charlès s'est également révélé pionnier sur un aspect plus méconnu de son trajectoire : son engagement pour la parité. « La mixité est pour moi une évidence et un impératif. Les femmes apportent des visions du monde alternatives, des modes de management différents et une immense rigueur », affirme ce père de quatre filles et un garçon. Chez Dassault Systèmes, cette conviction s'est traduite par des actes forts : la moitié du comité de direction est aujourd'hui féminine, et la direction générale de l'ingénierie est confiée à Florence Verzelen. « Pour briser le plafond de verre et l'autocensure, j'ai instauré des mesures concrètes : la garantie d'une augmentation automatique au retour de congé maternité, la protection absolue du poste et l'implantation d'une crèche d'entreprise sur site. Quoi qu'on en dise, il n'y a pas d'égalité concrète si l'on ne déploie pas les infrastructures nécessaires. En cas d'incident dans la journée, les mamans n'ont qu'à traverser la rue pour rejoindre leur bébé. »
C’est également le sens de l'application O’gur, lancée à son initiative en 2025, qui propose un questionnaire interactif destiné à susciter des vocations technologiques chez les jeunes femmes. « J’aimerais tant qu’elles réalisent qu'elles ont un rôle à jouer dans la création des produits du futur, au croisement de l'ingénierie, des sciences et des techniques. »
* Thèse soutenue à l’Institut supérieur des matériaux
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