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Philippe Aghion : «Changer la théorie de la croissance pour sortir les gens de la pauvreté»

Témoignages

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20/05/2026

Normalien  ( mathématiques, promo 1976) et brillant économiste, Philippe Aghion est le co-lauréat[1] du Prix Nobel d’économie 2025. Cette reconnaissance suprême vient couronner une vie de recherche portée par une profonde conviction : la croissance économique doit être le moteur pour bâtir une société plus équilibrée socialement.

Quelques mois après l’obtention de son Prix Nobel, Philippe Aghion est toujours aussi ému de partager le souvenir d’une « cérémonie extraordinaire, qui marque pour la vie, en présence de toutes les personnes qui ont permis que ce moment arrive ». Pour lui, ce Prix est l'aboutissement d'un long processus : « en une semaine, tout ce qui a bien fonctionné dans ma carrière s’est remis en place ».


«Changer la théorie de la croissance pour sortir les gens de la pauvreté»


Croissance, industrialisation, innovation

Philippe Aghion a profondément renouvelé l’économie moderne et la manière de l’enseigner. Auteur de publications et d’ouvrages qui ont marqué la discipline, il s’intéresse à la croissance économique et au rôle de l’innovation, montrant notamment comment elle peut à la fois creuser les inégalités et favoriser la mobilité sociale, selon les politiques éducatives, fiscales et industrielles qui accompagnent le changement technologique. S’il se défend d’influencer les politiques publiques[2], — «  ce n’est pas à moi de le dire », —Philippe Aghion affirme néanmoins : « tout de même, on espère que nos idées peuvent influer, mais c'est l'Histoire qui jugera si on a contribué ou non à faire évoluer les choses ».

 

Pour une politique industrielle de l’IA

Membre du Cercle des économistes, Philippe Aghion est également co-président du Comité de l'intelligence artificielle générative, créé par le gouvernement en 2023. « Une politique industrielle de l'IA est une priorité absolue, affirme-t-il. Le Prix Nobel dit beaucoup discuter avec Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne et auteur du rapport qui porte son nom.[3] « Nous débattons sur le déclin technologique de l'Europe par rapport aux États-Unis. Si je peux contribuer au rôle que la France peut jouer dans le redressement européen, je serai très content », confie-t-il. L'Europe a cet avantage d'avoir un modèle social plus proche du modèle scandinave, ce qui devrait amortir le choc. Il faut que nos institutions permettent de réussir cette révolution et de la rendre socialement acceptable ». 


L’ENS Paris-Saclay : excellence et simplicité

« En réalité, j’étais très motivé par l’économie par engagement politique, déclare Philippe Aghion. L'économie est reliée à la société, donc à la politique. Étant militant communiste à l'époque, je voulais comprendre l'économie pour contribuer à rendre le monde meilleur ». Pourtant, c’est bien au concours de mathématiques qu’il est reçu à l’ENS Paris-Saclay en 1976. L’École lui permet de suivre en parallèle un cursus de mathématiques appliquées à l’économie à l’Université Paris 1 où il soutiendra sa thèse en 1983. A l’ENS Paris-Saclay, Philippe Aghion acquiert « un bon bagage mathématique », auprès « d’excellents mathématiciens », tels Francis Hirsch, Alain Connes ou Jean-Michel Bony. Le normalien se souvient également de l’effervescence politique qui régnait alors sur le campus de Cachan dans un contexte agité de désunion de la gauche. « En 1978, avec des camarades, — dont certains retrouvés des décennies plus tard au Collège de France—, révèle-t-il, nous avions invité Georges Marchais, député du Val de Marne et secrétaire du parti communiste ». Il arrive d’ailleurs à Philippe Aghion de croiser d’autres alumni prestigieux de cette période tels Alain Aspect et Marc Fontecave : il reconnait en eux aujourd’hui cette « marque » spécifique de l’ENS Paris Saclay qui associe excellence et simplicité. 


Une trajectoire faite de rebondissements

Entre l’économie à l’Université Paris 1 où il obtiendra un doctorat en 1983 et les mathématiques à l’ENS Cachan, le jeune normalien, de son propre aveu, se disperse. Il rate de peu l’oral de l’agrégation de mathématiques. Une blessure secrète ? « Plutôt une obsession, répond Philippe Aghion. Bien sûr, j'aurais voulu sortir de l’ENS Paris-Saclay avec une agrégation de mathématiques en poche, mais très vite, je me suis dit que c'est ce que j’avais appris qui comptait et ce que j’allais faire ensuite de ce bagage ». Philippe Aghion poursuit : « l'échec vous rend humble. Il vous oblige à prendre du recul et à vous demander ce qui est vraiment important dans la vie. Si on sait en faire bon usage, il vous permet de rebondir vers d'autres voies. On se rend compte qu'on peut réussir différemment de ce qu’on pensait ». 

Le jeune normalien décide de partir aux États-Unis, obtenant un second doctorat en économie de l'Université Harvard en 1987. Déçu de ne pas être pris à la Harvard Society of Fellows, un post-doc « de première classe », il intègre le Massachusetts Institute of Technology (MIT) comme professeur assistant. « Cela s’est avéré une grande chance car c’est au MIT que j’ai rencontré Peter Howitt avec qui j’ai élaboré le modèle de croissance par destruction créatrice qui nous fera obtenir le Nobel 38 ans plus tard ».  1989 marque le retour de Philippe Aghion en France où il est recruté au CNRS, qu’il quitte un an plus tard pour entrer à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).  En 1992, il est nommé fellow au Nuffield College de l'Université d'Oxford. Il y enseigne jusqu'en 1996, date à laquelle il devient professeur d'économie à l'University College de Londres. Il y reste jusqu'en 2002. Cette année-là, il retourne enfin à Harvard où il se voit attribué avec bonheur le titre de Robert C. Waggoner Professor of Economics. En 2011, il fait partie des vingt-cinq chercheurs du jury international des initiatives d’excellence (Idex) mis en place par le gouvernement français. Puis, en 2015, direction le Collège de France, où il rebaptise le Centre de recherche sur l'économie de l'innovation en « Farhi Innovation Lab »[4].

 

Impacter l’économie

Avant le Prix Nobel, Philippe Aghion a été distingué de nombreuses reprises (voir ci-dessous "distinctions"). Parmi les récompenses qui l’ont le plus marqué, il cite le Prix Yrjö Jahnsson du meilleur jeune économiste européen de moins de 45 ans et celui plus récent de la fondation BBVA[5]. Cependant il affirme : « le plus important à mes yeux est de constater que ma théorie fait école et de permettre aux jeunes économistes de travailler différemment parce que je suis passé par là ».

 

Aujourd’hui, à 70 ans, Philippe Aghion est sur tous les fronts : à la London School of Economics, à l'École d'économie de Paris et bien sûr au Collège de France où il se dit « très heureux » de continuer à enseigner à la jeune génération, affirmant qu’être chercheur sans enseigner n'est pas « une bonne chose ». Il adresse d’ailleurs un message clair aux jeunes étudiants : « résistez aux vents contraires. Mon ambition était de changer la théorie de la croissance pour sortir les gens de la pauvreté. Je n’ai jamais lâché. Aujourd’hui, mon seul souhait est de continuer à faire de la recherche. Je le fais de manière d’autant plus détendue que mon approche a été validée », conclut le Prix Nobel.

 

 

Distinctions

2025 : Prix Nobel d'économie avec Peter Howitt et Joel Mokyr  

2025 : Docteur honoris causa de l'école d'économie de Stockholm

2023 : Docteur honoris causa de l'université du Québec à Montréal

2021 : Docteur honoris causa de l'université de Liège

2020 : BBVA[6] Frontiers of Knowledge Award avec Peter Howitt 

2014 : Prix Zerilli-Marimo de l'Académie des sciences morales et politiques

2009 : Prix John-von-Neumann

2006 : Médaille d'argent du CNRS 

2001 : Prix Yrjö-Jahnsson du meilleur économiste européen de moins de 45 ans 

 

 

[1] Avec Peter Howitt et Joël Mokyr. Philippe Aghion est le cinquième Français à avoir obtenu le Prix Nobel d’économie.

[2] Il a été membre du Conseil d'analyse économique (CAE) et a fait partie de la Commission pour la libération de la croissance française, dite Commission Attali, dont le rapport a été rendu le 23 janvier 2008 au président Nicolas Sarkozy. Il était l'un des conseillers en économie de François Hollande.

[3] Le rapport de Draghi propose trois axes principaux pour réformer et relancer la croissance durable : Innover et combler le retard technologique ; Avoir un plan commun pour la décarbonation et la compétitivité ; Renforcer la sécurité et réduire les dépendances.

[4] En mémoire d'Emmanuel Farhi, économiste, professeur à Harvard, disparu en 2020.

[5] Fondation de la Banco Bilbao Vizcaya Argentaria (BBVA), groupe bancaire multinational espagnol basé à Madrid et à Bilbao.

 

 

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